2013-11-01T12:08:43+01:00

Mémoires de Madame Deny lors de la première Guerre mondiale dans le quartier Sainte-Anne à Reims - 1914

Publié par Cel
J'ai eu la chance de récupérer ces informations grâce à ma grand-mère. Mme Deny avait 11 ans en 1914. Elle a rédigé ce témoignage il y a plusieurs années.

C

Mes souvenirs du début de la guerre se limitent à la lecture des affiches de la mobilisation, à laquelle je n’ai pas compris grand’chose, au départ de mon beau-frère mobilisé à Epernay, au 65ème chasseurs à pied, la tristesse de ma sœur ainée, Emilienne, qui n’a pas pu le revoir une dernière fois au passage à niveau de la rue Martin-Peller, pendant que je gardais mes deux petites nièces. Puis la décision de ma sœur d’aller habiter chez nos grands parents à Vrigny, en attendant le retour de son mari !!

Dans le courant du mois d’août une tragique méprise se produit lorsqu’un dirigeable français vient survoler la ville : des soldats de garde à la gare, non avertis de son passage, tirent dessus et l’abattent. Deux officiers qui étaient à bord sont tués. Le lendemain mon père m’emmène avec lui assister à leurs obsèques au cimetière du Nord. Il y avait beaucoup de monde.

Le mois d’août s’écoule sans évènement pour moi, plus occupée par les vacances qui viennent de commencer, mon père qui est toujours dehors, nous rapporte les bruits qui courent en ville : les Allemands entrés dans les Ardennes, les premiers réfugiés à Reims, puis ensuite le bruit du canon qui se rapproche tous les jours, jusqu’à être tout près.

Rue de Villedommange, située hors de l’agglomération principale, nous ne voyons rien de ce qu’il se passe aux abords nord de la ville. Un matin d’accalmie je pars chercher du lait à la ferme de la Maison-Blanche, comme je le faisais plusieurs fois par semaine. En revenant, et alors que je me trouvais à la hauteur de ce qui est aujourd’hui la porte principale de l’hôpital, une troupe de cavaliers, habillés de gris arrive au pas l’un d’eux un officier, probablement, dont je me rappellerai toujours le magnifique manteau à revers rouges recouvrant la croupe du cheval, me demande : « Où est le pont de Fléchambault ? » Terrorisée, je grimpe sur le talus de la route et ne peux que lui dire : « Là-bas, en bas… ».

La troupe s’éloigne et je cours jusqu’à la maison. Je venais de voir les premiers Allemands entrés à Reims et je suis persuadée, aujourd’hui qu’ils savaient très bien où était le pont de Fléchambault puisqu’ils venaient vraisemblablement de le traverser.

Ce même jour, je crois, on entend encore le canon tout proche et des obus tombent sur la ville, autour de la mairie et de Saint-Rémi, puis vers Sainte-Anne, une jeune-fille est tuée devant le Familistère, où est maintenant un bureau bancaire. Le bombardement cesse. C’était une erreur paraît-il. Les jours passent, il y a peu d’allemands dans le quartier, et l’on s’habitue à leur rare présence. La mère d’une amie habitant en face de chez nous me demande un après-midi, si je veux bien aller avec eux chercher de l’herbe pour leurs lapins. Je les accompagne et arrivées, toujours au même endroit, prés de la Maison-Blanche, nous voyons un groupe de civils occupés à découper de la viande sur le corps d’une vache allongée, morte dans un champ. Notre voisine s’approche et en fait autant, découpant plusieurs morceaux de viande. A ce moment, un officier allemand s’avance vers nous et dit : « Non, non pas ça… Pas bon pour chiens !. Nous revenons à la maison, rapportant chacun un morceau de viande et je répète à mon père les paroles de l’officier allemand. Mon père qui avait travaillé un certain temps à l’abattoir dit : « Nous allons en juger demain… » et il met la viande dans un seau d’eau froide vinaigrée. Le lendemain elle était toute verte, elle fut enterrée dans le jardin. Nous n’avons pas mangé de viande ce jour là.

Quelques jours passent et la canonnade qui s’était tue redevient perceptible puis, en très peu de temps, très proche. On se bat à la Maison-Blanche où le petit café reçoit un obus de 75 qui éclate dans la salle projetant une chaise vers le plafond qu’elle crève et y reste accrochée, elle y est encore aujourd’hui, c’est devenu une curiosité historique.

Dans notre quartier, ces combats si proches effrayent les habitants, et mes parents décident de s’en éloigner en allant demander asile aux beaux parents de ma sœur qui habitent rue Jean de la Fontaine. Reçus à bras ouverts, nous y passons une nuit au calme alors que le bruit du canon semble s’éteindre. Au lever du jour, une animation remplit la rue, cris et interpellations : les Français sont là ! Nous sortons nous mêler à la foule de la rue de Cernay où des colonnes de soldats français se dirigent vers la sortie de la ville. Comme les autres nous les suivons, mais arrivés à la hauteur des premiers champs de la ferme des Anglais, un officier, commandant une batterie de 75 en position près de la route, nous ordonne de ne pas aller plus loin, l’ennemi tient encore Cernay. A mon père qui l’interroge il dit : « Nos caissons sont vides, plus un obus ! Ah ! Si nous avions eu des munitions, nous aurions reconduit les Allemands jusqu’à la frontière ! » Assez déçus, nous revenons chez nos amis où nous passons encore la nuit.

Le lendemain nous décidons de rentrer chez nous dans notre quartier Sainte-Anne, maintenant plus éloigné de la ligne de feu, dont l’existence se manifeste par une fusillade peu nourrie et quelques obus sur la ville.

Après une journée de repos et comme nous sommes sans nouvelles de ma sœur et de mes grands parents, nous partons de bon matin pour nous rendre à Vrigny. Nous passons par le pont de Muire et prenons, en face, le vieux chemin d’Ormes. Nous sommes en pleins champs, et aussitôt les débris de la bataille sont visibles. Ce qui m’impressionne le plus ce sont des chevaux morts, gonflés comme des ballons, les pattes raidies. D’autres chevaux, bien vivants, ceux là, errent dans la plaine à la recherche de leur cavalier. L’un de ces chevaux s’approche de nous et m’effraye fort car il semble montrer les dents. Mon père me rassure : « Ils ne nous feront pas de mal ; ils sont assoiffés ». Près d’une meule on voit des débris de toutes sortes : des armes et des vêtements. Nous saurons plus tard que les corps de 13 soldats français ont été retrouvés dans la paille d’une meule où, blessés ils s’étaient réfugiés. C’était peut-être celle-là !

Nous arrivons à Vrigny et y trouvons toute notre famille en bonne santé et indemne : les Allemands n’ont fait que passer. Ma sœur me dit avoir vu, depuis les vignes, des batteries Allemandes installées aux Mesneux, tirer sur la ville : c’était le bombardement sur la Mairie de Reims et Saint-Rémi. Nous passons quelques jours à Vrigny. Il y a des soldats qui utilisent le four de mon grand père pour faire du pain avec de la farine abandonnée par les Allemands à Gueux. Ce pain nous paraît du gâteau comparé à celui que nous avons mangé à Reims ces derniers temps et après des queues d’attente aux portes des boulangeries. Un certain soir le bruit se répand dans le village que la cathédrale brûle : en effet des fumées s’élèvent de Reims et nous pouvons voir depuis la côte de Coulommes des flammes envelopper l’édifice. Bien que ce soit loin de nous, la frayeur nous gagne mes petites nièces et moi, nous revenons vite au village. Je n’ai pas pu dormir de la nuit. Par cet évènement on peut situer la date exacte de notre séjour chez mes grands parents : 19-9-14.

Cette catastrophe pour Reims et le fait qu’on entend des explosions sur la ville incitent mes parents à revenir voir si notre maison n’a pas souffert. Nous prenons le chemin du retour, les traces de la bataille sont à peu près effacées.

Avant d’arriver à Ormes, le commandant d’une batterie d’artillerie en position près de la route, nous interdit de passer : il faut faire demi tour et ne pas insister car ils vont tirer. Mais revenus un peu vers le village nous coupons à travers champs … en direction de Loison, nous trouvons bientôt un chemin de terre qui nous permet de regagner Reims sans autre incident. Notre maison est intacte, le quartier Sainte-Anne est calme et n’a pas souffert.

Fin septembre ; à Reims, le ravitaillement est difficile, les trains n’arrivent plus en gare, de toutes façons …. les besoins de l’armée priment tout. Nous apprenons que des cuisines militaires installées dans la ferme de Murigny distribuent des repas chauds aux civils. Malgré la distance j’y vais à plusieurs reprises avec des voisins, cela nous permet d’attendre une amélioration dans l’arrivée des vivres.

Ce début de l’automne 1914 voit augmenter les bombardements sur la ville qui s’étendent à de nouveaux quartiers jusqu’alors épargnés : Sainte-Anne participe un peu à cette distribution et de ce fait la peur gagne les habitants. On dit qu’au-delà de la ligne du chemin de fer d’Epernay les obus ne peuvent plus nous atteindre, aussi certains soirs, lorsque les éclatements se rapprochent, avec des voisins, qui, comme nous n’ont pas de cave pour les abriter, mes parents et moi partons en direction de la Maison Blanche. Au-delà du passage à niveau ce sont les champs jusqu’à la route d’Epernay, et dans ces champs des meules de paille. Chacun s’installe dans la paille au pied d’une meule. Roulée dans un édredon, je regarde les lueurs de la bataille, les éclairs des départs de l’artillerie Allemande cachée dans les bois de Cernay, les éclatements sur la ville et les fusées éclairantes un peu partout. Je finis par m’endormir et c’est une gamine tout ensommeillée que mes parents ramènent à la maison, lorsque vers la fin de la nuit, le calme revient (la trêve de l’aube disent les combattants). Avec les premiers froids et les pluies de l’automne nous cesserons ces sorties vespérales en espérant que notre quartier sera encore épargné.

Fin octobre ou début novembre, il faut retourner à l’école ; tant bien mal la municipalité les a réouvertes avec, surtout des institutrices, les maîtres étant presque tous mobilisés. L’école que j’ai toujours fréquentée est celle de Martin-Peller-Courlancy. Bien qu’assez éloignée de la maison, j’y avais débuté quand nous habitions tout près et je ne l’ai jamais quittée par la suite. Le trajet n’était pas sans risques et je ne compte pas les peurs et les plats-ventres effectués, je passais par la rue Marlin, (l’actuel Bd Wilson) ; moins exposée car moins fréquentée que la rue de Courlancy, une circulation trop intense attirant les obus que les Allemands nous prodiguaient avec plus ou moins d’intensité suivant leur humeur.

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commentaires

Elise 01/11/2013

Quelle chance d'avoir pu récupérer ce témoignage et quelle bonne idée de sa part de l'avoir écrit. C'est vraiment passionnant et émouvant de voir comment cette période a été vécue.
Merci d'avoir partagé ce récit !
Elise

Elodie 02/11/2013

Quel témoignage ! Vivement la suite ;-)

flo 06/11/2013

merveilleux témoignage

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